Du Docteur Frédéric Maison.     « L’élevage est un art. »

Jamais notre monde n’a évolué aussi rapidement. Ces dernières décennies, les changements profonds de la société se sont succédés à un rythme jusque-là inconnu. Ce n’est pas seulement notre mode de vie qui s’est transformé en devenant de plus en plus urbain, coupé de nos racines rurales, mais également notre conception de la vie, du bonheur et de la place de l’animal dans notre société.

Le chien tient une place prépondérante dans le cercle familial. Dans une étude récente, plus de la moitié des foyers propriétaires d’un chien considéraient ce dernier comme un membre à part entière de la famille au même titre qu’un cousin, une grand-mère ou un enfant. Cela en dit long sur les relations particulièrement intenses qui peuvent se nouer entre des individus d’espèces différentes. La barrière d’espèce, en ce qui concerne le chien tout du moins, semble bien être en train de disparaître. Au cours de ces trente dernières années de pratique de la médecine vétérinaire en clientèle, j’ai observé une évolution importante dans les rapports maîtres animaux. Ce qui semblait extrême et caricatural il y a encore 25 ans est sur le point de devenir la norme. Il est difficile de porter un jugement sur cela, on ne peut que constater ce resserrement de la cellule familiale qui devient exclusive et restreinte aux plus proches, humains ou animaux, et indifférente aux souffrances du monde extérieur. Je me souviens de ce propriétaire d’une souris que j’avais en soins qui dépensait de l’argent pour soigner sa protégée et qui, dans le même temps, répandait abondamment du souricide dans sa maison pour tuer les hôtes indésirables. Il n’y a pas de place pour les non élus. Cet attachement extrême et cette disparition de la barrière d’espèces a bien évidemment des conséquences importantes sur le plan comportemental.

domination2Les jeunes propriétaires ne savent plus élever un chiot, l’éduquer. Ils n’ont, pour la plupart, aucune idée de ce qu’ils doivent faire, ce qui conduit souvent à des situations difficiles, parfois même dangereuses. Les écoles du chiot sont devenues en quelques décennies un passage obligé et indispensable pour tout propriétaire alors qu’elles auraient fait rire les anciens. Le chien peut dormir sur ses deux oreilles, sa place n’est en rien menacée dans notre société mais, devant la grande ignorance des propriétaires quant à ses besoins vitaux et leur absence totale de réactions adéquates et appropriées, le travail d’accompagnement par des professionnels ainsi qu’une réglementation bien définie joueront de plus en plus un rôle primordial. La possession d’un carnivore domestique doit et devra être suivie et encadrée. Dans les séances de formation à l’élevage canin que j’assure parfois, je rencontre des novices qui n’ont aucune notion de ce qu’est l’élevage et une connaissance très limitée de l’espèce qu’il désire élever. Certains découvrent au cours de ces formations que le chien est un carnivore vivant en groupe. Cela n’est pas choquant en soi, ce qui l’est plus c’est d’apprendre que deux ans après, ils sont à la tête d’une meute de 15 adultes ! L’élevage est l’œuvre d’une vie, un long travail d’observation, un univers dans lequel on doit entrer progressivement et avec humilité. Apres 30 années d’élevage, j’ai le sentiment de n’être sûr de rien. J’apprends tous les jours. Chaque portée est différente et au fur et à mesure que le temps passe, je suis confronté sans cesse à de nouvelles difficultés, de nouveaux problèmes. L’espèce canine est une espèce complexe de par sa diversité d’abord. C’est difficile de parler de l’élevage du chien en général quand on sait combien certaines races sont différentes, autant au niveau physiologique que comportemental. Quand on enseigne, on dispense des informations généralistes mais les éleveurs savent bien que les particularités raciales sont souvent très importantes et que ce qui est écrit dans les livres ne peut s’appliquer tel quel à la race qui les concerne. Même au sein d’un groupe racial, les différences peuvent être non négligeables alors pour des races très différentes, je vous laisse imaginer ! A se demander si on élève la même espèce ! Les éleveurs multi races le savent, ce qui est bon pour l’une peut être à proscrire pour l’autre.

 

pipi_maisonOn a souvent tendance à oublier que le chien est une espèce sociale et que la présence de congénères est indispensable à son bien-être. Trop d’éleveurs acceptent de vendre des chiots promis à une vie en solitaire, ce qui représente, dans la grande majorité des cas, une source de stress et d’anxiété. Aimer un animal, c’est surtout lui offrir une vie compatible avec ses besoins spécifiques. On ne me fera jamais croire qu’un chien peut être heureux en vivant seul (j’entends sans congénères) de 8h du matin à 17h. Et pourtant c’est le lot de nombreux chiens dit de compagnie. Pour ne pas se sentir seul, nous, humains, sommes souvent prêts à être maltraitant sans même nous en rendre compte. Aimer un animal, c’est aussi renoncer à le prendre si les conditions de vie ne sont pas satisfaisantes. Une autre espèce comme le chat pourra dans certain cas être un substitut et tromper l’ennui du chien mais dans bien des cas, il est laissé seul une grande partie de la journée. Combien d’éleveurs se préoccupent de cela au moment de la vente du chiot ? A partir du moment où la nouvelle famille semble financièrement à l’aise et accueillante, on considère que le chiot est tombé sur une « bonne famille». La vérité n’est pas aussi simple et un chien peut « souffrir » de longues années en silence avant d’en voir les conséquences comportementales ou physiques apparaître.

 

Depuis quelques décennies, nous avons également occulté le comportement alimentaire normal d’un canidé. Ce carnivore prédateur opportuniste, nécrophage et coprophage doit se contenter de ce qu’il trouve et comme à l’état sauvage les prises sont rares, en consommer de grosses quantités quand une occasion se présente. La base de son alimentation est carnée. Depuis l’utilisation quasi exclusive de la nourriture déshydratée ( croquettes) , nous nourrissons nos carnivores domestiques avec de la poudre de protéines cuites, de qualité plus ou moins bonne, alors qu’il a été sélectionné par dame nature pendant des millénaires pour ingurgiter de grosses quantités de viande crue. Qui plus est, pour compenser les difficultés d’approvisionnement en protéines animales et diminuer le prix des aliments, les industriels incorporent des quantités croissantes de protéines d’origine végétale dont on sait qu’elles ne peuvent suffire, à elles seules, à couvrir les besoins spécifiques en acides aminés des carnivores. Un jour prochain, la raréfaction et le coût croissant des protéines animales nous amèneront à envisager l’abandon de leur utilisation dans les aliments industriels au profit des protéines végétales. Pouvons-nous envisager une telle transition sans courir le risque de voir apparaître des carences importantes que l’on rencontre déjà avec l’utilisation d’aliment bas de gamme. Heureusement pour nous, la tolérance digestive de nos chiens est grande et ils sont capables, jusqu’à un certain point, de s’adapter à ce changement de régime mais cela aura une limite. Quoiqu’il en soit, il n’en demeure pas moins que l’alimentation des grandes races deviendra bientôt problématique. Quand on sait qu’une partie des habitants de cette planète n’a déjà plus accès à la viande, pourrons nous indéfiniment, en fournir à nos animaux ? Ajoutez à cela le mode de vie citadin sur des surfaces de plus en plus réduites, on peut à juste titre, se poser des questions sur la place des grandes races canines dans notre société.

hotelParadoxalement, même si le chien devient de plus en plus un membre à part entière de la famille, on le perçoit également comme un bien de consommation qui doit être standardisé et qui n’a pas le droit à la singularité. Quand la famille, après un temps plus ou moins long de réflexion (plutôt moins que plus), jette son dévolu sur une race, elle attend du chiot nouvellement acquis qu’il présente toutes les caractéristiques physiques et psychiques de la race. Il est celui que l’on a choisi mais il faut également qu’il soit semblable en tous points aux quelques références que l’on a de la race. Le chien est devenu un bien comme un autre, tel un téléphone portable. Inutile de se distinguer en choisissant une race méconnue, on veut le chien à la mode, celui que l’on voit partout. Le chien devenu accessoire de mode façonne notre image et nous fait rentrer dans tel ou tel groupe social. Il suffit de se promener dans une exposition pour se rendre compte que se côtoient des univers totalement différents qui ne se mélangent guère même s’ils ont en commun un intérêt pour la même espèce. Cela est une particularité du monde canin qui se distingue du monde félin, beaucoup moins hétérogène.

Le nouveau propriétaire n’a même pas idée du rôle qu’il va jouer dans l’évolution de son protégé. Il pense qu’à partir du moment où il remplit sa gamelle de croquettes, qu’il effectue bien les rappels vaccinaux, son petit chiot va se transformer au bout d’un an en ce magnifique champion, gentil et équilibré qu’il a croisé un dimanche pluvieux dans les allées d’une exposition canine. Les choses ne sont malheureusement pas si simples quand il s’agit d’être vivant mais cette conception de l’animal objet, même si le législateur vient de lui octroyer depuis peu le droit d’être sensible, tend à se généraliser dans la société et même devant les tribunaux.

La tâche de l’éleveur n’est donc pas aisée. Le niveau d’expérience de ses clients baisse et on lui demande de compenser ces déficiences. Ce qui est sûr, c’est que l’éleveur doit sélectionner ses chiens mais également ses acheteurs. Chanceux sont les éleveurs de race à forte demande , pour les autres , ils sont parfois obligés de « laisser partir » là où il ne faudrait pas ! Nos prédécesseurs, éleveurs du 19 ème siècle ou de la première moitié du 20ème, ne reconnaîtraient pas le monde cynophile actuel où l’utilisation du chien tend à disparaître pour devenir exclusivement ou presque des chiens de compagnie avec certes, quelques substituts de travail pour aider à la sélection et se donner bonne conscience. Mais, soyons réalistes, nous savons tous qu’une race qui n’a plus d’utilisation a peu de chance, pour ne pas dire aucune, de retrouver la voie du travail. La sélection s’en trouve affectée. Heureusement la science et sa fille la technique, mettent à notre disposition un nombre croissant de tests et dépistages qui nous permettent, dans une certaine mesure, de compenser l’absence du terrain dans la sélection. Au fil du temps la sélection, aux mains d’une multitude de petits éleveurs sans expérience, a perdu de sa rigueur. Les motivations des éleveurs sont diverses et variées mais l’appât du gain est indéniablement contradictoire avec la sélection. Fini le temps des aristocrates éleveurs qui ne gardaient que quelques chiots pour perpétuer la race et les échanger avec leurs amis! La tâche des éleveurs et des responsables de clubs de race n’est pas aisée. Ils doivent faire le tri parmi tout ce que les scientifiques leur proposent et opter pour les outils qui sont vraiment utiles à leur race. Cela demande un minimum de connaissances mais surtout de l’expérience, ce qui fait défaut dans une cynophilie où tout le monde veut élever au bout de deux ou trois ans et arrêtent après dix ans. La science, entre des mains avisées, peut sauver des races mais à l’inverse en précipiter dans le gouffre si elle est utilisée à mauvais escient.

 

Je ne sais s’il faut être optimiste ou pessimiste pour l’avenir de nos races. Heureusement nous élevons une espèce particulièrement résistante et tolérante qui peut supporter nos erreurs dans une certaine mesure. Ce qui est sûr, c’est que nous vivons actuellement des bouleversements qui entraînent une mutation de l’élevage canin. La science et la législation se sont immiscées et se sont imposées de façon pérenne dans cette activité et nous devons faire avec, car elles sont globalement positives et nous ne pourrions-nous en passer. Soyons néanmoins vigilants à ce qu’elles restent des outils et ne deviennent pas prépondérantes.

L’élevage est intuitif et instinctif. L’élevage est un art.

Dr Frédéric MAISON.(parution SCC)

 

Du Docteur Frédéric Maison.     « L’élevage est un art. »

Jamais notre monde n’a évolué aussi rapidement. Ces dernières décennies, les changements profonds de la société se sont succédés à un rythme jusque-là inconnu. Ce n’est pas seulement notre mode de vie qui s’est transformé en devenant de plus en plus urbain, coupé de nos racines rurales, mais également notre conception de la vie, du bonheur et de la place de l’animal dans notre société.

Le chien tient une place prépondérante dans le cercle familial. Dans une étude récente, plus de la moitié des foyers propriétaires d’un chien considéraient ce dernier comme un membre à part entière de la famille au même titre qu’un cousin, une grand-mère ou un enfant. Cela en dit long sur les relations particulièrement intenses qui peuvent se nouer entre des individus d’espèces différentes. La barrière d’espèce, en ce qui concerne le chien tout du moins, semble bien être en train de disparaître. Au cours de ces trente dernières années de pratique de la médecine vétérinaire en clientèle, j’ai observé une évolution importante dans les rapports maîtres animaux. Ce qui semblait extrême et caricatural il y a encore 25 ans est sur le point de devenir la norme. Il est difficile de porter un jugement sur cela, on ne peut que constater ce resserrement de la cellule familiale qui devient exclusive et restreinte aux plus proches, humains ou animaux, et indifférente aux souffrances du monde extérieur. Je me souviens de ce propriétaire d’une souris que j’avais en soins qui dépensait de l’argent pour soigner sa protégée et qui, dans le même temps, répandait abondamment du souricide dans sa maison pour tuer les hôtes indésirables. Il n’y a pas de place pour les non élus. Cet attachement extrême et cette disparition de la barrière d’espèces a bien évidemment des conséquences importantes sur le plan comportemental.

domination2Les jeunes propriétaires ne savent plus élever un chiot, l’éduquer. Ils n’ont, pour la plupart, aucune idée de ce qu’ils doivent faire, ce qui conduit souvent à des situations difficiles, parfois même dangereuses. Les écoles du chiot sont devenues en quelques décennies un passage obligé et indispensable pour tout propriétaire alors qu’elles auraient fait rire les anciens. Le chien peut dormir sur ses deux oreilles, sa place n’est en rien menacée dans notre société mais, devant la grande ignorance des propriétaires quant à ses besoins vitaux et leur absence totale de réactions adéquates et appropriées, le travail d’accompagnement par des professionnels ainsi qu’une réglementation bien définie joueront de plus en plus un rôle primordial. La possession d’un carnivore domestique doit et devra être suivie et encadrée. Dans les séances de formation à l’élevage canin que j’assure parfois, je rencontre des novices qui n’ont aucune notion de ce qu’est l’élevage et une connaissance très limitée de l’espèce qu’il désire élever. Certains découvrent au cours de ces formations que le chien est un carnivore vivant en groupe. Cela n’est pas choquant en soi, ce qui l’est plus c’est d’apprendre que deux ans après, ils sont à la tête d’une meute de 15 adultes ! L’élevage est l’œuvre d’une vie, un long travail d’observation, un univers dans lequel on doit entrer progressivement et avec humilité. Apres 30 années d’élevage, j’ai le sentiment de n’être sûr de rien. J’apprends tous les jours. Chaque portée est différente et au fur et à mesure que le temps passe, je suis confronté sans cesse à de nouvelles difficultés, de nouveaux problèmes. L’espèce canine est une espèce complexe de par sa diversité d’abord. C’est difficile de parler de l’élevage du chien en général quand on sait combien certaines races sont différentes, autant au niveau physiologique que comportemental. Quand on enseigne, on dispense des informations généralistes mais les éleveurs savent bien que les particularités raciales sont souvent très importantes et que ce qui est écrit dans les livres ne peut s’appliquer tel quel à la race qui les concerne. Même au sein d’un groupe racial, les différences peuvent être non négligeables alors pour des races très différentes, je vous laisse imaginer ! A se demander si on élève la même espèce ! Les éleveurs multi races le savent, ce qui est bon pour l’une peut être à proscrire pour l’autre.

 

pipi_maisonOn a souvent tendance à oublier que le chien est une espèce sociale et que la présence de congénères est indispensable à son bien-être. Trop d’éleveurs acceptent de vendre des chiots promis à une vie en solitaire, ce qui représente, dans la grande majorité des cas, une source de stress et d’anxiété. Aimer un animal, c’est surtout lui offrir une vie compatible avec ses besoins spécifiques. On ne me fera jamais croire qu’un chien peut être heureux en vivant seul (j’entends sans congénères) de 8h du matin à 17h. Et pourtant c’est le lot de nombreux chiens dit de compagnie. Pour ne pas se sentir seul, nous, humains, sommes souvent prêts à être maltraitant sans même nous en rendre compte. Aimer un animal, c’est aussi renoncer à le prendre si les conditions de vie ne sont pas satisfaisantes. Une autre espèce comme le chat pourra dans certain cas être un substitut et tromper l’ennui du chien mais dans bien des cas, il est laissé seul une grande partie de la journée. Combien d’éleveurs se préoccupent de cela au moment de la vente du chiot ? A partir du moment où la nouvelle famille semble financièrement à l’aise et accueillante, on considère que le chiot est tombé sur une « bonne famille». La vérité n’est pas aussi simple et un chien peut « souffrir » de longues années en silence avant d’en voir les conséquences comportementales ou physiques apparaître.

 

Depuis quelques décennies, nous avons également occulté le comportement alimentaire normal d’un canidé. Ce carnivore prédateur opportuniste, nécrophage et coprophage doit se contenter de ce qu’il trouve et comme à l’état sauvage les prises sont rares, en consommer de grosses quantités quand une occasion se présente. La base de son alimentation est carnée. Depuis l’utilisation quasi exclusive de la nourriture déshydratée ( croquettes) , nous nourrissons nos carnivores domestiques avec de la poudre de protéines cuites, de qualité plus ou moins bonne, alors qu’il a été sélectionné par dame nature pendant des millénaires pour ingurgiter de grosses quantités de viande crue. Qui plus est, pour compenser les difficultés d’approvisionnement en protéines animales et diminuer le prix des aliments, les industriels incorporent des quantités croissantes de protéines d’origine végétale dont on sait qu’elles ne peuvent suffire, à elles seules, à couvrir les besoins spécifiques en acides aminés des carnivores. Un jour prochain, la raréfaction et le coût croissant des protéines animales nous amèneront à envisager l’abandon de leur utilisation dans les aliments industriels au profit des protéines végétales. Pouvons-nous envisager une telle transition sans courir le risque de voir apparaître des carences importantes que l’on rencontre déjà avec l’utilisation d’aliment bas de gamme. Heureusement pour nous, la tolérance digestive de nos chiens est grande et ils sont capables, jusqu’à un certain point, de s’adapter à ce changement de régime mais cela aura une limite. Quoiqu’il en soit, il n’en demeure pas moins que l’alimentation des grandes races deviendra bientôt problématique. Quand on sait qu’une partie des habitants de cette planète n’a déjà plus accès à la viande, pourrons nous indéfiniment, en fournir à nos animaux ? Ajoutez à cela le mode de vie citadin sur des surfaces de plus en plus réduites, on peut à juste titre, se poser des questions sur la place des grandes races canines dans notre société.

hotelParadoxalement, même si le chien devient de plus en plus un membre à part entière de la famille, on le perçoit également comme un bien de consommation qui doit être standardisé et qui n’a pas le droit à la singularité. Quand la famille, après un temps plus ou moins long de réflexion (plutôt moins que plus), jette son dévolu sur une race, elle attend du chiot nouvellement acquis qu’il présente toutes les caractéristiques physiques et psychiques de la race. Il est celui que l’on a choisi mais il faut également qu’il soit semblable en tous points aux quelques références que l’on a de la race. Le chien est devenu un bien comme un autre, tel un téléphone portable. Inutile de se distinguer en choisissant une race méconnue, on veut le chien à la mode, celui que l’on voit partout. Le chien devenu accessoire de mode façonne notre image et nous fait rentrer dans tel ou tel groupe social. Il suffit de se promener dans une exposition pour se rendre compte que se côtoient des univers totalement différents qui ne se mélangent guère même s’ils ont en commun un intérêt pour la même espèce. Cela est une particularité du monde canin qui se distingue du monde félin, beaucoup moins hétérogène.

Le nouveau propriétaire n’a même pas idée du rôle qu’il va jouer dans l’évolution de son protégé. Il pense qu’à partir du moment où il remplit sa gamelle de croquettes, qu’il effectue bien les rappels vaccinaux, son petit chiot va se transformer au bout d’un an en ce magnifique champion, gentil et équilibré qu’il a croisé un dimanche pluvieux dans les allées d’une exposition canine. Les choses ne sont malheureusement pas si simples quand il s’agit d’être vivant mais cette conception de l’animal objet, même si le législateur vient de lui octroyer depuis peu le droit d’être sensible, tend à se généraliser dans la société et même devant les tribunaux.

La tâche de l’éleveur n’est donc pas aisée. Le niveau d’expérience de ses clients baisse et on lui demande de compenser ces déficiences. Ce qui est sûr, c’est que l’éleveur doit sélectionner ses chiens mais également ses acheteurs. Chanceux sont les éleveurs de race à forte demande , pour les autres , ils sont parfois obligés de « laisser partir » là où il ne faudrait pas ! Nos prédécesseurs, éleveurs du 19 ème siècle ou de la première moitié du 20ème, ne reconnaîtraient pas le monde cynophile actuel où l’utilisation du chien tend à disparaître pour devenir exclusivement ou presque des chiens de compagnie avec certes, quelques substituts de travail pour aider à la sélection et se donner bonne conscience. Mais, soyons réalistes, nous savons tous qu’une race qui n’a plus d’utilisation a peu de chance, pour ne pas dire aucune, de retrouver la voie du travail. La sélection s’en trouve affectée. Heureusement la science et sa fille la technique, mettent à notre disposition un nombre croissant de tests et dépistages qui nous permettent, dans une certaine mesure, de compenser l’absence du terrain dans la sélection. Au fil du temps la sélection, aux mains d’une multitude de petits éleveurs sans expérience, a perdu de sa rigueur. Les motivations des éleveurs sont diverses et variées mais l’appât du gain est indéniablement contradictoire avec la sélection. Fini le temps des aristocrates éleveurs qui ne gardaient que quelques chiots pour perpétuer la race et les échanger avec leurs amis! La tâche des éleveurs et des responsables de clubs de race n’est pas aisée. Ils doivent faire le tri parmi tout ce que les scientifiques leur proposent et opter pour les outils qui sont vraiment utiles à leur race. Cela demande un minimum de connaissances mais surtout de l’expérience, ce qui fait défaut dans une cynophilie où tout le monde veut élever au bout de deux ou trois ans et arrêtent après dix ans. La science, entre des mains avisées, peut sauver des races mais à l’inverse en précipiter dans le gouffre si elle est utilisée à mauvais escient.

 

Je ne sais s’il faut être optimiste ou pessimiste pour l’avenir de nos races. Heureusement nous élevons une espèce particulièrement résistante et tolérante qui peut supporter nos erreurs dans une certaine mesure. Ce qui est sûr, c’est que nous vivons actuellement des bouleversements qui entraînent une mutation de l’élevage canin. La science et la législation se sont immiscées et se sont imposées de façon pérenne dans cette activité et nous devons faire avec, car elles sont globalement positives et nous ne pourrions-nous en passer. Soyons néanmoins vigilants à ce qu’elles restent des outils et ne deviennent pas prépondérantes.

L’élevage est intuitif et instinctif. L’élevage est un art.

Dr Frédéric MAISON.(parution SCC)